Carte blanche
On ne gagne pas sans les femmes
Par Camille Ollier, secrétaire du PSJ
Pour la deuxième année consécutive, le PSJ (Paris Sud Judo) organise la Gokyo Cup, sa compétition par équipes mixtes (3 hommes et 3 femmes) destinée aux adultes pratiquant le judo loisir. Si ce format est considéré comme l’épreuve reine des Jeux Olympiques, portée plus récemment sur la scène médiatique française par la Pro League, elle est loin d’être une évidence dans le judo amateur, du fait d’une absence criante de femmes dans les clubs. En théorie, elles représentent environ un tiers des judoka licencié·es en France. En réalité, et beaucoup d’entre elles pourraient en témoigner, il est rare qu’elles dépassent 20% de l’effectif présent sur le tatami les soirs de semaine ou les week-ends. Plus rares encore sont les compétitrices. Il y a de nombreuses explications – toutes politiques – à cet état de fait, qu’on pourra résumer en quelques mots : le judo loisir adulte n’est pas structuré autour de l’accueil et de l’inclusion des femmes, dont la présence est souvent considérée comme une contingence et une bizarrerie. Lassées de sentir qu’elles ne font pas partie du projet sportif des clubs, elles préfèrent se tourner vers d’autres disciplines, plus féminisées.
Pourquoi alors, organiser une compétition par équipes mixtes ? Ne serait-ce pas se tirer une balle dans le pied, puisque si peu de femmes pratiquent le judo loisir en compétition ? Ne serait-il pas plus réaliste – et plus rentable – d’organiser une compétition individuelle, où 90% des inscrit·es seront des hommes ? Ou une compétition par équipes masculines ?
De nombreux clubs nous ont contactés, désolés de nous dire qu’ils voudraient s’inscrire, mais qu’il leur manque des filles. Nous leur avons recommandé d’autres clubs dans lesquels il y en a (quelques-unes) afin qu’ils fassent une alliance. Les encadrants se lancent alors dans une sorte de chasse au trésor, dont nous espérons qu’elle aura au moins le mérite de les interroger : pourquoi n’ai-je pas de filles dans mon club ? Pourquoi est-ce si difficile d’en trouver ? Si j’en recrute une ou deux, en septembre 2026, comment ferai-je pour qu’elles restent avec nous, qu’elles renouvellent leur licence ?
Peut-être ces questions infuseront-elles suffisamment pour que, petit à petit – car c’est un long combat – les mentalités changent dans les clubs, et que les femmes soient enfin vues comme des partenaires d’entrainement à part entière, comme des coéquipières d’égale importance. Elles deviendront alors aussi des professeures de judo, des coachs, et la jeune génération aura des modèles d’identification féminin, y compris dans le sport amateur.
Le message que nous portons, au quotidien et à travers la Gokyo Cup, c’est qu’on ne gagne pas sans les filles, sans les femmes.
Un tatami à soi
par Cécyle Jung, fondatrice & trésorière du PSJ
Le 8 mars 2026, à l’occasion de la Journée internationale pour les droits des femmes, le Paris sud judo a invité Lætitia Meignan, médaillée aux Jeux olympiques de Barcelone (1992). Lætitia avait déjà encadré un cours en 2025 ; lui proposer de revenir à l’occasion de ce 8 mars était à la fois un choix politique majeur au vu de ses engagements dans la sphère du judo et l’expression de notre désir de faire de notre club un espace de partage, d’inclusion et de recherche participative.
Avant de nous réjouir tous ensemble à l’issue de ce cours autour d’un pot qui a rassemblé cinq filles et huit garçons, nous avons posé la question du consentement dans notre pratique du judo. Cinq filles et huit garçons… Pour un 8 mars ? Ah ! ça, c’était pour le pot ; ce partage convivial d’un verre dans l’espace public, celui-là même où s’exprime au quotidien la domination masculine. Sur notre tatami, c’était autre chose. Il y avait bien huit garçons ; mais nous étions dix filles.
Il ne nous est d’ailleurs pas besoin du 8 mars pour avoir régulièrement une majorité de filles dans nos cours ; ce n’est pas un hasard ; cela est la conséquence directe de nos engagements avec Johnny et Camille dans le quotidien de notre club. Si j’insiste aujourd’hui sur cette différence entre les filles qui sont venues au cours et celles qui sont venues boire un verre, c’est pour souligner combien, effectivement, la présence des femmes n’est jamais acquise, combien il suffit d’enlever un ingrédient pour que sitôt elles soient réduites à la portion congrue.
Il sera donc dit que notre tatami est un espace inclusif réel et s’interroger sur le consentement à l’occasion de ce 8 mars témoigne de nos choix, de nos engagements et de notre vigilance à accompagner chaque personne, à lui permettre de s’épanouir dans la pratique de notre sport, à lui offrir ce dont elle a envie, besoin, un espace où travailler, un espace où se dépenser, un espace où s’affirmer, un espace où se retrouver ; un tatami a soi.
D’emblée, Lætitia Meignan a placé les judokas de manière à faire soleil. Elle nous a parlé d’intelligence collective, théorisant au passage ce que Johnny dit souvent du judo : « C’est le sport individuel le plus collectif. » Une fois en place, un tour de roue a permis à chacun·e de donner un prénom, de dire son état d’esprit, ses envies ; parler plus fort, s’il vous plaît, les filles ! que l’on vous entende, que l’on sache que vous êtes là.
Première épreuve. N’est-il pas particulièrement difficile quand on pose le pied sur un tatami de savoir dans quel état esprit l’on est, ce dont on a envie, de continuer à être ce que nous sommes ? Le judo nous apprend la soumission, à un Sensei, à une règle, à des codes, à celui qui est plus gradé. C’est d’ailleurs bien pratique : on pose le pied sur le tatami, on n’existe plus en tant que soi, on devient l’élève ou le·a professeur·e dans des rôles assignés et, même si l’on a droit avec l’ancienneté de revendiquer sa propre forme de corps, ses « spéciaux » quand on est compétiteur, on porte tou·tes le même judogi blanc qui favorise l’uniformisation, la soumission à l’ordre établi.
Cela fait d’ailleurs partie, consciemment ou non, de nos motivations. Le temps d’un cours, le temps d’une compétition, c’est le judo qui mène la barque et nous permet d’oublier nos soucis, nos douleurs, nos faiblesses, nos angoisses, nos frustrations… N’avez-vous jamais remarqué que si vous avez mal quelque part, vous montez sur le tatami et hop ! vous êtes en pleine forme, comme par magie ? Je crois que l’on a tou·tes éprouvé cela, ravi·es de l’éprouver. Mais si nous sommes capables d’éprouver quelque chose sur un tatami, cela peut-il être autre chose que notre force et notre technicité ?
Fin de l’épreuve. Le cours commence ; un cours où l’on va se dire de quoi l’on a envie, où l’on va travailler ce que l’on décide, ou l’on va donner son consentement éclairé à tout ce qui se passe, où l’on va aller jusqu’à remettre en question les règles mêmes du judo. Les exercices s’enchaînent ; les rôles s’oublient ; les habitudes se dissolvent dans un autrement ; le désir se libère.
Il fallait bien une médaillée olympique pour que chacun·e de nous accepte cette modification profonde de notre pratique quotidienne du judo. Nous sommes tellement imprégné·es de cette obéissance à la règle que, sans l’impulsion d’une autorité supérieure qui nous y autorise, nous ne saurions accepter sa transgression. Lætitia Meignan sourira sans doute à ce que je la désigne comme une autorité supérieure tant sa démarche est émancipatrice ; mais il s’agit bien de cela, de créer un cadre où le corps déroge à ce qu’on lui a appris, où l’esprit accepte de s’approprier le judo au point de le faire sien, de le vivre comme un espace d’apprentissage dont la vocation première est de ne plus exister en tant que discipline (ah ! les mots…)
Le simple exercice qui consiste à faire une roulade improbable ; ou à décider de ce qui est gagnant ; à dire où l’on est vulnérable ; à s’entre-regarder faire ; se révèlent compliqué, non pas parce que cela l’est en soi, mais parce que l’on n’a jamais appris que le plus bel atour du désir s’appelle la liberté.
Je pourrais détailler tous les exercices que Lætitia nous a proposés mais il fallait sans doute être là pour en mesurer la portée, ce qui, petit à petit, a mené à cet ultime Tate à aucun autre pareil. J’étais sur le bord du tatami ; j’ai bien vu combien au départ nos judokas étaient quelque peu déboussolé·es par la nécessité d’exprimer leur volonté. Au fil des minutes, ce sont les plus jeunes d’entre eux qui ont porté le groupe au jeu, à l’innovation ; au plaisir ?
Je crois, oui ; et vous allez devoir me croire sur parole car ce cours n’aura eu lieu qu’une fois ; ce qui n’est pas la seule raison pour laquelle il était unique. Je sais qu’il laissera des traces, ne serait-ce que dans notre capacité collective à accueillir chacun·e dans ce qu’il est, dans ce qu’il demande, explicitement ou non. J’espère aussi qu’il participera à une éradication à long terme de toute violence, même symbolique, sur notre tatami. Je sais enfin qu’il va alimenter notre réflexion sur les pratiques mixtes, réflexion que nous avons engagée avec la FSGT pour proposer, au-delà des formes habituelles de compétition, des espaces où ce n’est pas la loi du plus fort qui est valorisée, mais le désir de chacun, femme, homme, handi, valide…
Merci encore, Lætitia, de nous avoir permis de regarder le judo comme un sport de combat contre la violence ordinaire, de l’ouvrir à l’intelligence, au consentement, à la liberté. J’entends d’ici les cris d’orfraie de celles et surtout ceux qui y verraient un sacrilège ; forcément, les privilèges, il est toujours bien difficile d’y renoncer. N’est-ce pas ?
Cécyle Jung, le 12 avril 2026
Le 8 mars en images
Découvrez une sélection de photos de notre événement en mixité avec la venue de Laetitia Meignan !
L’ensemble du groupe est réuni autour de Laetitia Meignan. Présentation de la séance.
Laetitia Meignan en premier plan. Un combat au sol au second plan.
Laetitia Meignan présente un travail de kumikata à plusieurs judokas.
Quelques situations pratiques !
Un travail technique individualisé et spécifique pour toutes et tous !
Travail technique de Charlotte et Camille autour de tomoe nage.
Travail technique de Fabrice et Charlotte sur les balayages.